Le deuxième jeudi de septembre est un jour férié à Genève. Une occasion idéale pour entreprendre un mini-voyage hors période de vacances. Mon projet 2024 consiste à relier Scuol dans les Grisons à Lugano au Tessin. Via l’Autriche et l’Italie. Et le mythique col du Stelvio.

J-1. La veille de mon départ : une traversée de la Suisse en train. De la gare la plus occidentale du réseau ferré helvétique, la Plaine – GE, jusqu’à la halte la plus orientale, Scuol/Tarasp – GR. Un trajet d’un peu plus de six heures pour 500 km. Trois changements à Genève, Zurich et Landquart. Arrivé à Scuol, je dors étonnamment bien au vétuste hôtel Quellenhof.

Jour 1 : Inn & Adige
Départ de Scuol, plus vaste commune de Suisse. Descente de l’Inn jusqu’à Martina, où je dois passer la frontière avec l’Autriche. Arrivé au pont qui enjambe l’Inn, la route vers Nauders (A) est interdite aux vélos pour cause de travaux. J’hésite, mais la signalisation étant très explicite et les « guardgias da cunfin » (gardes-frontières) présents, je me résous à suive la déviation mise en place à l’intention des cyclistes.

Je poursuis ma descente de l’Inn jusqu’à Kajetansbrücke, dans le Tyrol autrichien, où je dois prendre la seconde route qui mène à Nauders. Mais la route est barrée et interdite à toute circulation, cycliste, motorisée et piétonne. Avec à nouveau une déviation pour les vélos, en direction de Martina cette fois-ci.
Mon périple débute mal. Je rebrousse chemin en réfléchissant à un projet alternatif. Ou alors à l’option de tout de même emprunter la route interdite aux vélos depuis Martina. Tout en me disant que j’ai peut-être manqué la fameuse « Umleitung ».
Ce qui est le cas : je tombe un peu par hasard sur un petit chemin qui mène à un pont couvert en bois, permettant de traverser l’Inn au fond d’une gorge. Il s’agit d’un ancien passage de douane construit au XVe siècle sur le tracé de la voie romaine Claudia Augusta.

Je quitte ainsi les Grisons pour entrer en Autriche et enfin remonter jusqu’à Nauders par un chemin forestier. J’abandonne le romanche sur la rive gauche de l’Inn pour l’allemand en rive droite. Et mon projet reprend forme par la même occasion.
Peu après Nauders, je quitte déjà le Tyrol autrichien pour entrer dans la Haute Adige italienne, via le Reschenpass/Passo di Resia à 1’456 m (le col géographique se situe en réalité un tout petit peu plus haut en territoire italien, à 1’505 m). Si la langue reste la même, l’allemand, je change de bassin versant, basculant de la mer Noire (Inn/Danube) à l’Adriatique (Adige).

La descente jusqu’à Prad/Prato est très agréable. Les itinéraires cyclistes balisés sont nombreux et bien conçus, comme j’avais eu l’occasion de le constater en 2023 lors de mon voyage dans le Sud Tyrol italien.

A partir de Prad/Prato débute la montée vers le col du Stelvio. Une première partie assez rectiligne dans un fond de vallée, le long d’un torrent. Peu avant le village de Trafoi, la vallée s’ouvre et c’est le premier des 48 « tornanti » (virages en épingle à cheveux) qui caractérisent l’ascension du Stelvio. La dernière heure de montée se fait sous une petite pluie, mais la température reste correcte.
Mon étape du jour s’arrête au tornante 22 (la numérotation débutant au sommet du col, j’en ai donc déjà franchi 27 aujourd’hui). Je passe la soirée et la nuit au Berghotel Franzenshöhe, ancien relais de poste situé à 2’188 m d’altitude. Repas du soir copieux dans une belle salle à manger toute boisée. Je suis le seul cycliste. L’assistance est principalement composée de motards tchèques et allemands.

Jour 2 : les cols
Il a pas mal plu durant la nuit. Coup d’œil par la fenêtre : brouillard. Je me mets en route vers 8h pour gravir les 500 m et les 21 tornanti qui me séparent encore du sommet du col. En cours de route, je profite d’une brève éclaircie pour entrevoir les fameux lacets qui font la légende du Stelvio et prendre quelques photos. L’avantage du brouillard ? Je n’ai pas à me soucier de mon vertige maladif, qui a tendance à me faire rouler au milieu de la route.
J’arrive au sommet du plus haut col carrossable d’Italie, à 2’758 m d’altitude, après une petite heure. Comme j’avais pu le lire en préparant mon voyage, c’est une ambiance de foire : magasins de souvenirs, stands de saucisses, hôtels, et même une banque. Dont je ne saisis pas très bien l’utilité ici.

L’arrivée au sommet marque également le passage de la Haute Adige à la Lombardie. Et ça s’entend : l’italien reprend ses droits chez les vendeurs d’altitude (pas forcément chez les motards). A quelques mètres du col se trouve d’ailleurs le Piz da las Trais Linguas, qui marque la frontière entre la Haute Adige (I) germanophone, la Lombardie (I) italophone et les Grisons (CH) romanchophones.
Côté météo, je reste dans le brouillard. J’attends une petite demi-heure en espérant que ça se lève, afin de pouvoir admirer un panorama paraît-il à couper le souffle. Avant de me résoudre à repartir, sachant que la journée est encore longue.
Après seulement quelques kilomètres et 200 m de dénivelé négatif, j’arrive déjà au col suivant : l’Umbrail, 2’501 m. J’atteins ainsi le plus haut col carrossable de Suisse sans aucun effort, par une descente ! Le Stelvio et l’Umbrail partagent en réalité pratiquement le même sommet, duquel partent trois vallées : à l’est vers Prad/Prato (celle par laquelle je suis monté), à l’ouest vers Bormio, et au nord vers la Suisse et le Val Müstair. C’est cette dernière que j’emprunte pour revenir dans les Grisons.

Magnifique descente jusqu’à Santa Maria : de beaux lacets, un ciel découvert de ce côté-ci, et très peu de circulation. Arrivé à Santa Maria, je fais un petit crochet par Müstair pour découvrir le couvent de Saint Jean, un des treize sites suisses classés au patrimoine mondial de l’UNESCO (et faisant donc partie de mon projet Vél’UNESCO).
Autre particularité de Müstair : il s’agit de la commune la plus à l’est de la Suisse.

J’enchaîne avec la deuxième ascension du jour, en direction du Pass dal Fuorn/Ofenpass. Situé à 2’148 m d’altitude, il relie le Val Müstair à l’Engadine. La montée est plus rude qu’imaginé : la route est large mais il fait chaud (pour la première fois depuis mon départ hier), la pente est assez marquée, les paysages ne sont pas fantastiques (sur les deux premiers tiers de la montée) et il y a beaucoup de trafic.
En sens inverse, je croise continuellement des cyclistes participant à l’ultra triathlon de Livigno : 3,8 km de nage dans un lac de montagne, 195 km de vélo avec 5000 m de dénivelé, et une course de 42,2 km (soit un marathon) avec plus de 1000 m de dénivelé pour finir.
Tout ce monde est accompagné par des voitures d’assistance et des véhicules sanitaires. S’y ajoutent pas mal de voitures et de motos qui s’impatientent de pouvoir doubler cette caravane.
Je ne m’attarde pas au sommet du Pass dal Fuorn et entame la descente vers l’Engadine et Zernez, repassant par la même occasion dans le bassin versant de la mer Noire. Les paysages sont beaucoup plus sauvages et beaux de ce côté-ci. Et une fois passé la bifurcation vers Livigno, la circulation est nettement moins dense.

Arrivé à Zernez, je décide de prendre un train des Rätische Bahn (RhB) pour remonter la vallée de l’Inn jusqu’à St-Moritz sur environ 30 km. La montée du Pass dal Fuorn m’a un peu cassé, il y a un fort vent de face, et j’ai déjà parcouru une bonne partie de ce tronçon l’été dernier. Je dois également veiller à arriver à destination à une heure acceptable pour l’apéro.
Dans la région de St-Moritz, la Haute Engadine est une large vallée parsemée de marécages et de lacs, entourés de mélèzes et de pinèdes. Etonnamment, l’Engadine est beaucoup plus ouverte et plane dans sa partie haute (à l’ouest) que dans sa partie basse (à l’est côté Scuol). La Haute Engadine se termine au Passo del Maloja, à 1’815 m. L’arrivée à ce col par son versant est (depuis St-Moritz) est un peu déroutante car il n’y a pratiquement pas de dénivelé, le sommet de la vallée étant un large plateau. A l’inverse, sur le versant ouest, je découvre une descente vertigineuse.

En passant la Maloja, je quitte à nouveau le bassin versant de la mer Noire (Inn) pour revenir dans celui de l’Adriatique via le Fiume Mera. Je bascule par la même occasion dans une vallée italophone des Grisons.
Longue descente (presque 40 km !) jusqu’à la frontière avec l’Italie puis la ville de Chiavenna. De retour en Lombardie, je découvre une belle piste cyclable (Ciclabile della Valchiavenna) qui me mène jusqu’au lago di Como, où je m’arrête à Domaso pour la soirée et la nuit.
Mon hôtel se situe à une altitude de 200 m, soit près de 2000 m de moins que celui de la veille.

Jour 3 : les lacs
Je me lève tôt et longe le lago di Como, avec le soleil qui se lève dans mon dos. Arrivé à Menaggio, je quitte le lac pour partir vers l’est. Une petite montée, une vallée avec des châtaigniers, et me voici arrivé au bord du lago di Lugano (70 m plus haut que celui de Como).

Je longe le lac par l’ancienne route qui a été reconvertie en voie cyclable et piétonne. Peu avant d’arriver en Suisse, je manque une bifurcation et me retrouve dans un tunnel de 4 km en semi-autoroute. Le temps que je m’en rende compte, il est trop tard pour faire demi-tour. Les tunnels routiers sont selon moi l’environnement le plus stressant à vélo. Mais il est heureusement encore tôt et la circulation est modérée.

Depuis Lugano, je continue vers Melide où je traverse le lac pour aller jusqu’à Campione d’Italia, enclave italienne en territoire suisse, dont l’attraction principale est un immense casino dessiné par l’architecte Mario Botta (un jour où il n’était pas au meilleur de sa forme). Ce qui me permet de boucler mon Tour des enclaves.
Puis retour vers Melide et Lugano, où se termine mon voyage. Je prends le train en fin de matinée, direction Bellinzona et Luzern (via le tunnel de base du Gothard récemment remis en fonction) puis Genève.
Au compteur
- 3 jours / 3 pays / 3 langues
- 316 km / 4’560 m D+
- 131 tornanti
Les deux premiers en Autriche peu avant Nauders, les deux derniers en arrivant à Lugano par la strada di Gandria.

©Photos: G. Pralong